L’HISTOIRE DU BOUDDHA  
Bouddha
II - DE L’ILLUMINATION AU PARINIRVANA

Maintenant, la lutte est terminée, le but atteint. Le Sage des Cakyas s’interroge : son immense compassion le porte à faire partager sa délivrance aux autres êtres ; mais il se rend compte de la difficulté : comprendront-ils cet enseignement ?

- Citation du Mahâvagga

« Le Bhagavan (excellent, vénérable) s’assit au pied d’un banian.
Alors à l’esprit du Bhagavan se trouvant seul dans la solitude, cette pensée se présenta : j’ai découvert cette vérité profonde, difficile à percevoir, difficile à comprendre, remplissant le cœur de paix, que seul le sage peut saisir. Pour les hommes qui s’agitent dans le tourbillon de ce monde, ce sera une chose difficile à comprendre que la loi de l’enchaînement des causes et des effets.
Ce sera aussi une chose difficile à comprendre que l’extinction de toutes les confections mentales (les samskâras : les conceptions imaginaires que l’esprit produit continuellement), le rejet des bases de la personnalité, l’extinction de la convoitise, l’absence de passions, la paix, le nirvanâ.
Si je prêche cette doctrine et que les hommes ne soient pas capables de la comprendre, il n’en résultera que de la fatigue et de la tristesse pour moi.
Et le Bhagavan réfléchissait ainsi, inclinait à demeurer en repos et à ne pas prêcher la doctrine. »

Finalement, il compare son futur auditoire à un étang couvert de lotus : certains s’élèvent au-dessus de l’eau et captent la lumière, d’autres restent immergés, d’autres encore sont à peine au-dessus de la surface mais commencent à se hisser vers la lumière. Tels sont ceux qui vont entendre sa parole.

- Citation du Mahâvagga

« .. Quand le Bhagavan, avec le regard d’un Bouddha, jeta les yeux sur le monde, il aperçut des êtres dont l’œil spirituel était à peine voilé d’une légère poussière et d’autres dont l’œil spirituel était recouvert d’une épaisse couche de poussière, des êtres d’un esprit vif et des êtres d’un esprit obtus, des êtres d’un caractère noble et des êtres d’un caractère bas, des êtres aisés à instruire et des êtres difficiles à instruire.
Et quand il eut vu toutes ces choses, Large soit ouverte la porte de l’Eternel ! s’écria-t-il. Que celui qui a des oreilles entende. J’enseignerai la Loi salutaire. »

Il songe d’abord à ses anciens maîtres mais apprend que tous deux sont morts.
Il pense alors à ses anciens condisciples, les cinq ascètes qui l’avaient suivi dans la forêt et l’ont abandonné : il se sent capable de leur démontrer l’erreur commise en considérant les austérités comme la Voie conduisant à la sagesse.
Il se rend à Isipatana (le parc des gazelles) aux environs de Bénarès. C’est là qu’aura lieu la première prédication du Bouddha, la proclamation des Quatre Vérités.

Ses anciens compagnons habitent là ; ils n’ont pas changé d’avis sur sa conduite qui les a déçus. Mais plus le Bouddha s’approche d’eux, plus ils sentent faiblir leur résolution de l’ignorer et finalement vont au devant de lui.

- Citation du Mahâvagga

« Prêtez l’oreille, çramanas, l’Eternel (le non-mort) est trouvé. Je vous enseigne la doctrine. Si vous suivez la voie que je vous indique, en peu de temps vous atteindrez le plus haut but de la sagesse, celui pour lequel les jeunes gens de noble famille abandonnent leurs demeures et embrassent la vie religieuse. En cette vie vous posséderez la vérité, la connaissant et la voyant face à face.
Après qu’il eut parlé ainsi, les cinq çramanas lui dirent :
« Ami jadis, malgré tes austérités, tu n’as pu atteindre la parfaite Connaissance. Comment veux-tu maintenant que tu as renoncé à tes efforts, que tu vis dans l’abondance, atteindre à la suprême science, à la parfaite connaissance ? »

Le Bhagavan poursuit : Il existe deux extrêmes dont celui qui vit une vie spirituelle doit se garder. L’un est une vie adonnée à la sensualité, à la jouissance, cela est grossier et vil. L’autre est une vie de macérations, cela est pénible et vain.

Le Tathagâta a évité ces deux extrêmes et trouvé le Sentier du Milieu qui conduit à la clairvoyance, à la sagesse, à la tranquillité, au savoir, à la Connaissance parfaite, au Nirvâna.

C’est le Noble Sentier aux huit branches qui s’appellent : Vues justes (Juste = correct, parfait), Volonté juste, Parole juste, Action juste, Moyens d’existence justes, Effort juste, Attention juste, Méditation juste.

Voici la Noble Vérité concernant la souffrance ;
La naissance est souffrance, la maladie est souffrance, la vieillesse est souffrance, la mort est souffrance, être uni à ce que l’on n’aime pas est souffrance, ne pas réaliser son désir est souffrance.
En résumé, les cinq éléments constituant notre être (forme et nom – sensation – perception – assemblages – conscience) sont souffrance.

Voici la Noble Vérité concernant la cause de la souffrance :
C’est cette soif (désir) qui conduit de renaissance en renaissance, accompagnée par la convoitise et la passion, cette soif qui, ici et là, est perpétuellement en quête de satisfaction, la soif de vie individuelle éternelle dans ce monde ou dans un autre.
Voici la Noble Vérité concernant la Suppression de la souffrance :
C’est l’annihilation de cette soif, le rejet, la libération du désir.

Voici la Noble Vérité concernant la Voie qui conduit à la suppression de la souffrance :
C’est le Noble Sentier aux huit branches qui sont : Vues justes, Volonté juste, Parole juste, Action juste, Moyens d’existence justes, Effort juste, Attention juste, Méditation juste. »

Les cinq çramanas adhèrent à la doctrine du Bouddha ; la Sangha (ordre communautaire bouddhique est fondée).

Le Bouddha, alors âgé de trente-cinq ans, va commencer la longue série de ses prédications qui se poursuivront pendant quarante-cinq ans. C’est chose courante en Inde de voir se grouper autour d’un maître, un nombre croissant d’adeptes. La nouveauté, avec le Bouddha, est qu’il va accueillir des laïques et même des femmes.

Les pérégrinations du Bouddha se poursuivent pendant toute la durée des mois secs (les trois quarts de l’année) dans les villes. Quand arrive la saison des pluies, il se retire avec quelques-uns de ses disciples dans une des demeures entourées d’un parc offertes à la Communauté par de riches adhérents laïques. On cite particulièrement le Jetavana, donné par Anathapindika, et le Velouvana, présent du roi Bimbisara.

Il se rend, accompagné de toute sa troupe, à Kapilavastu et prêche devant son père, sa tante et mère adoptive, son épouse et leur fils Râhula, son demi-frère Nanda, ses oncles, cousins, amis d’enfance. Son père reste très réservé. Son épouse, réticente elle aussi, pousse Râhula vers le Bouddha, espérant un élan de tendresse paternelle et le retour de son époux.
Mais le Bouddha n’entend pas que son fils soit entraîné plus tard dans une vie de plaisirs et quand Rahûla, qui a sept ans, lui réclame son héritage, il le prend au mot : au lieu de le laisser au palais, il l’emmène dans son ermitage des Figuiers, le fait tondre et ordonner. Rahûla est, du reste, d’accord et demeurera fidèle à la règle. Ordonné moine à vingt ans, il poursuivra sans accroc une vie sage et deviendra chef de tous les novices.
Nanda sera aussi converti.
Cuddhodana, le père de Gautama, ne se convertira que sur son lit de mort, huit ans, dit-on, après l’Eveil.

Quant à Mahâprajâpatî, tante et mère adoptive, épousée par Cuddhodana après la mort de Mâyâ, elle s’empresse de solliciter son admission dans l’ordre bouddhique, après la mort de son époux. Ce qui pose problème à Câkyamuni, qui jusqu’alors n’a pas envisagé une communauté féminine, et se méfie, comme tous les religieux indiens de son temps, des inconvénients que cette admission pourraient soulever. Il commence par refuser et quitte Kapilavastu.

Mahâprajâpatî mène une campagne active parmi les femmes du royaume désireuses de se vouer à une vie monastique. Toutes ensemble, elles se rendent à Vaiçâli, auprès de Câkiamuni, qu’elles supplient de les accepter mais le trouvent toujours réticent. C’est Ananda qui intervient en leur faveur et le Bouddha cède enfin. Il leur impose, toutefois, une règle plus rigoureuse qu’aux hommes.

Le Bouddha a constitué l’ordre Bouddhique, organisé la communauté et lui a imposé une règle, prêché les Quatre Nobles Vérités. Il a veillé à ce que chaque individu améliore son karma et avance vers la délivrance de la chaîne qu’est le samsara.

Le Maître est octogénaire. Vigoureux, infatigable, il poursuit ses pérégrinations.
Après deux étapes et deux sermons, le voici parvenu à Vaiçâli, un de ses lieux de prédilection. La saison des pluies approche ; il s’installe au Village-des-Bambous, Venugrâmaka avec Ananda. Pour la première fois de sa vie, il tombe malade (dysenterie) et se rétablit. Pourtant, il a le sentiment de sa fin prochaine. Quand Ananda le félicite de recouvrer ses forces, il répond :
« Me voici devenu un vieillard débile ; je suis au bout de ma route ; ma vie est à son terme, le chiffre de mes ans approche quatre-vingts. Ainsi donc, ô Ananda, soyez à vous-même votre flambeau, soyez à vous-même votre recours ; n’ayez d’autre flambeau que la Loi, d’autre recours que la Loi. »

La saison des pluies est maintenant terminée et le Bouddha reprend sa route. Au bout de six étapes, il atteint la ville de Pâvâ.

- Citation du Mahâvagga

« Le Bhagavan, après un séjour à Bhoga Gâma, se rendit à Pâva et s’arrêta dans un bois de manguiers appartenant à Kunda, forgeron.
Alors Kunda, ayant appris que le Bhagavan était arrivé à Pâva et s’était arrêté dans son bois de manguiers, se rendit près de lui, le salua et s’assit, avec respect, d’un côté de lui.
Quand il fut assis, le Bhagavan l’instruisit, éveilla ses pensées et mit en lui de la joie par ses discours spirituels. Quand Kunda l’eut entendu, il s’adressa au Bhagavan, disant : Le Bhagavan me fera-t-il l’honneur de prendre son repas chez moi avec les Frères ?
Et le Bhagavan, par son silence, manifesta son acceptation.
Alors, Kunda, voyant que le Bhagavan acceptait son invitation, se leva, s’inclina devant lui et s’en alla. »

Le lendemain, le Bouddha prend son repas chez Kunda (le plat dont le Bouddha mangea consiste en des champignons ou un autre végétal dont les sangliers raffolent, et qu’on appelle pour cette raison « délices du sanglier »). Il est ensuite atteint d’une violente attaque de dysenterie.
Il continue, néanmoins, son voyage vers Kuçinagara.
Cependant, ayant trop présumé de ses forces, exténué, il est contraint de s’arrêter près d’un bouquet d’arbres.

« Plie mon manteau, Ananda, dit-il à son cousin, et étends-le sous moi. Je suis las et je veux me reposer ».

Songeant alors aux reproches que ses disciples pourraient être tentés de faire à Kunda, au sujet du repas, cause immédiate de ses souffrances et, il le prévoit, de sa mort, il commande à Ananda de veiller à ce que nul ne trouble son dernier hôte à son sujet.

Un peu reposé, faisant un dernier effort, il poursuit son chemin et arrive au bord de la rivière Hiranyavati dans un petit bois de salas (santalier blanc) et, là, la fatigue le reprend.

« Je suis las, Ananda, prépare-moi une couche. Je voudrais m’étendre ».

Dès que cette couche est installée, le Bouddha s’y allonge, sur le flanc droit, les jambes posées l’une sur l’autre, le visage tourné vers ceux qui vont l’approcher.

« Maître, comment devons-nous agir envers votre dépouille ? » s’informe Ananda.

« Que les Frères ne s’inquiètent point de lui rendre des honneurs, Ananda. Soyez zélés à votre propre intérêt. Dévouez-vous à votre propre bien. Il y a des hommes sages parmi les nobles et les Brahmines, des chefs de famille qui croient en moi. Ils s’occuperont de mes funérailles ».

Mais la douleur du disciple est profonde :
« Hélas, je demeure et le Maître s’en va, alors que j’aurais encore tant à apprendre de lui ».

« Assez, Ananda ! Ne te trouble pas. Ne t’ai-je pas dit souvent qu’il est dans la nature des choses qui nous sont les plus proches et les plus chères que nous devions nous en séparer, les quitter, nous en priver ?
Comment serait-il possible, Ananda, que ce qui est né, amené à l’existence, composé, qui contient, inhérent à soi-même, le principe de sa dissociation, comment serait-il possible qu’une telle chose ne se dissolve pas ? Cela ne peut être… ».

Enfin, le Bouddha, sachant combien est difficile à l’homme la destruction de tout attachement idolâtre, le rejet de toute dévotion sentimentale, connaissant son besoin de Dieux ou de Maîtres :

« Il se pourrait, Ananda, que cette pensée naisse en vous : la parole du Maître n’est plus ; nous n’avons plus de Maître. Ce n’est point ainsi qu’il faut penser. La vérité, la doctrine que je vous ai enseignée à tous, voilà votre Maître lorsque j’aurai disparu ».

« Ecoutez-moi, mes frères, je vous le dis, la dissolution est inhérente à toutes formations ! Travaillez sans relâche à votre délivrance ! »

Ce sont ses dernières paroles.

Le Bouddha entre en contemplation. Il en parcourt tous les stades et comme le disent les textes, « son esprit s’enfonça dans les profondeurs de l’absorption mystique, et lorsqu’il eut atteint ce degré où toute pensée, toute émotion s’éteint, où la conscience de l’individualité cesse, il entra dans le suprême nirvâna, pareil à la flamme qui s’éteint faute de combustible ».

Quelques jours après, la dépouille du Bouddha fut incinérée.

Si le Bouddha avait pu avoir connaissance des transformations qu’allait subir sa doctrine après son parinirvâna, il en aurait probablement été surpris. Il a prêché une morale, un mode de vie, une éthique, mais à aucun moment une religion : aucun dieu ne domine la pensée de ses adeptes, il n’a pas proposé de panthéon, sa personne n’est pas divinisée. Mais son vœu est exaucé : sa doctrine s’est largement répandue.
Bouddha

lotus