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Le bardo du rêve

 
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Seunam Gyamtso
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Message Posté le : 23 Avr 2006 22:09  Répondre en citant

Sujets sur les six bardos dans l'ordre :
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Science de l'esprit

Les 6 bardos #3

Bérou Khyentsé Rinpoché

Le bardo du rêve

D'une manière générale, on inclut dans le bardo du rêve toute la période de sommeil entre l'endormissement et le réveil (bien que les périodes de sommeil profond soient sans rêves).

Lorsque nous dormons, les tendances inconscientes qui vont se manifester à travers le rêve sont les habitudes et inclinations générées et renforcées au cours de l'état de veille.

Ces tendances plongent un individu ordinaire dans une illusion onirique conditionnée par les actions et le vécu antérieurs ; le rêve est donc une conséquence karmique directe.

Le monde onirique est perçu comme étant parfaitement réel, dans la mesure où nous percevons des lieux et des êtres que nous avons connus à un moment ou à un autre, des circonstances déjà expérimentées auxquelles nous aspirons ou que nous redoutons, tous ces aspects étant en fait des extrapolations de notre vie à l'état de veille. Le rêve est donc vécu comme étant tout-à-fait réel, objectif et stable, bien qu'éminemment insubstantiel et impermanent, ne durant parfois qu'un bref instant ; cependant lorsque nous sommes dans le rêve, il ne nous vient jamais à l'esprit que ce rêve va s'arrêter !

Tout comme à l'état de veille, les tendances profondes qui nous font considérer notre vision de l'univers comme réelle entraînent en nous la production d'émotions conflictuelles telles attachement, aversion, jalousie, etc. Or si notre expérience du monde est en quelque sorte illusoire, à fortiori la plupart des rêves sont comme l'illusion d'une illusion !

Il faut cependant mentionner l'existence de certains rêves prémonitoires pouvant annoncer des événements ultérieurs, ou d'autres types de rêves qui sont des réminiscences d'existences antérieures faisant référence à des événements de notre passé profond. Ces rêves néanmoins illusoires se produisent généralement au petit matin, juste avant le réveil.

Le bardo de la vie

Nous nous trouvons actuellement dans le bardo de la vie.

Contrairement au bardo du rêve et aux bardos qui se déroulent durant la mort, nous jouissons maintenant d'un certain libre-arbitre, de la possibilité d'agir par rapport aux circonstances externes et internes ; nous avons de plus l'opportunité de pratiquer le Dharma. C'est la raison pour laquelle nous devons profiter de cet intervalle qui s'étend de la naissance à la mort pour nous efforcer de dissiper l'illusion qui recouvre notre esprit, pour essayer d'entretenir des habitudes vertueuses et créer des empreintes, des tendances profondes positives. Sans cela, si nous ne faisons rien pour calmer notre esprit et diminuer l'emprise des émotions conflictuelles, nous repartirons dans un nouveau cycle complètement illusoire.

Pour nous préparer et nous accoutumer à ce qui va suivre le moment de la mort, il existe certaines techniques, en particulier les Six doctrines de Naropa, qui furent transmises à celui-ci par Tilopa. Parmi ces six doctrines, se trouve ce qu'on appelle le yoga du rêve et le yoga du bardo. Celui-ci consiste à percevoir effectivement à l'état de veille tous les phénomènes (la manifestation) comme étant illusoires et donc pas différents fondamentalement de ceux que l'on perçoit après la mort dans le bardo. Quant au yoga du rêve, on peut dire globalement qu'il s'agit de prendre conscience, lorsqu'on rêve, qu'on est en train de dormir et de rêver, et de percevoir les productions oniriques pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire dans leur dimension illusoire, n'ayant aucun pouvoir sur nous et pouvant être changées, manipulées à volonté.

Cela exige évidemment une grande stabilité mentale et un entraînement intensif de longue haleine. Cependant, si l'on pratique convenablement ces yogas, on développe très profondément en l'esprit la faculté de reconnaître les phénomènes tels qu'ils sont en réalité. Ainsi, lorsqu'arrive le moment de la mort, au lieu d'être emporté dans un maëlstrôm, un tourbillon d'émotions et de terreurs, de bruits fracassants, de lumières aveuglantes, on est conscient de parvenir dans le bardo (du devenir en particulier) et on voit les choses telles qu'elles sont.

On peut donc échapper à la frayeur, tout le processus s'accomplit d'une manière beaucoup plus paisible, et on peut aussi, d'une certaine façon, s'en rendre maître.

Toujours dans les Six doctrines de Naropa, le yoga du corps illusoire consiste à percevoir toutes les formes comme étant insubstantielles et n'ayant pas plus de réalité que l'arc-en-ciel, tous les sons comme étant vides tel un écho, et toutes les pensées comme étant semblables à des mirages. Cette pratique permet d'approcher la reconnaissance de la nature vraiment illusoire des phénomènes, que nous considérons ordinairement comme étant objectivement réels. Grâce à cet entraînement et à cette accoutumance à aller au-delà de la simple apparence des choses pour en voir l'essence, on développe en l'esprit une habitude ancrée, une empreinte profonde qui permet, au moment de la mort, de passer au-delà des illusions du bardo.

Bien entendu, il est sans intérêt de simplement parler de tous ces aspects, qui ne peuvent en fait être compris en dehors d'une pratique sérieuse et assidue. La seule utilité de ces yogas est justement de faire sortir l'esprit de ses jeux, habitudes et tendances profondes, ce qui ne peut s'effectuer qu'à travers la force d'un entraînement continu. Pour celui qui peut mener à bien un tel entraînement, dans le cadre d'une retraite par exemple, la transition dans les bardos sera grandement facilitée.

Tout comme les illusions oniriques, le monde manifesté que nous appréhendons à l'état de veille en tant que la réalité est en fait illusoire. Quoiqu'il en soit, nous sommes prisonniers de cette apparence que nous considérons comme réelle, solide, fixe, permanente (nos maisons, notre environnement, nos proches, etc.). Ce qui nous en rend prisonnier, c'est notre incapacité d'en reconnaître la nature fallacieuse. Lorsque nous rêvons, nous faisons l'expérience de situations parfois extravagantes, mais dont toutefois il ne nous viendrait pas à l'idée de mettre en cause l'existence. Dans le rêve, il n'y a pas d'autre réalité, d'autre univers que le rêve même. Et pourtant, au réveil, on se rend compte du caractère irréel, parfois invraisemblable, de ce que nous venons d'expérimenter dans le sommeil. De la même façon, si nous pouvions nous éveiller de cette pseudo-réalité que nous appréhendons à l'état de veille, nous réaliserions son caractère totalement illusoire.

Ce qui renforce notre conviction que cette réalité est stable et objective (c'est-à-dire indépendante de nous), c'est que nous en partageons la même vision avec une multitude d'êtres, les humains. Cependant, les animaux par exemple ont une autre perception de la réalité. De plus, à l'intérieur de chaque classe d'êtres, existent de subtiles différences quant à la perception de la réalité. Ainsi, chaque être humain appréhende le monde d'une manière qui lui est propre, individuelle, en fonction de son "karma de perception". Mais tant que l'on est pris dans ce processus illusoire engendré par l'ignorance fondamentale (avidya), on est incapable de le reconnaître. On demeure absolument persuadé que tout ce qui nous entoure existe par soi-même, indépendamment de nous, et qu'il n'y a pas d'autre réalité possible. Tout comme dans le rêve on expérimente de grandes joies ou de grandes peines, la chaleur, le froid, etc., nous appréhendons une réalité qui n'est que le reflet de nos illusions.

La réalité fondamentale est la même pour tous les êtres : elle est simplement perçue différemment suivant les différents états d'existence. Les êtres au karma négatif qui ont développé des tendances extrêmement néfastes vont percevoir la réalité fondamentale en tant que souffrance, telles les flammes dévorantes ou la glace éternelle des enfers ; d'autres vont expérimenter l'univers comme le domaine d'existence particulier de certaines classes d'animaux ; d'autres comme la félicité hélas temporaire des dieux, ou encore comme nous-mêmes humains le percevons.

Cette réalité fondamentale, lorsqu'elle est libre de toute illusion et complètement débarrassée des tendances inconscientes, se révèle comme les Terres pures de félicité, les Champs purs des Bouddhas. En fait, il n'y a pas d'un côté un monde qui est le samsara et de l'autre les Champs purs du nirvana ; il n'y a qu'une seule et même réalité fondamentale perçue respectivement suivant un mode confus ou dans sa nature propre, telle qu'elle est. La clé pour se libérer de l'illusion et de la souffrance qu'elle entraîne est la reconnaissance : à partir du moment où l'on reconnaît la nature véritable des phénomènes, leur caractère illusoire, on est délivré de l'illusion, exactement comme lorsqu'on s'éveille d'un rêve. Quel que soit le bardo dans lequel s'opère cette reconnaissance, elle est libératoire de l'illusion. Mais pour cela, il faut avoir pacifié son esprit, l'avoir établi dans la vigilance et la clarté nécessaires.




Dernière édition : Seunam Gyamtso le 24 Avr 2006 11:24; Edité 2 fois
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Seunam Gyamtso
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Message Posté le : 23 Avr 2006 22:12  Répondre en citant

Science de l'esprit

Les 6 bardos #4

Bérou Khyentsé Rinpoché

QUESTIONS/RÉPONSES


Qu'est-ce qui relie d'une existence à l'autre, pour qu'il n'y ait pas d'identité permanente mais qu'il y ait une continuité ?

L'esprit, l'individu, n'est pas quelque chose de fermé, de limité, avec un commencement et une fin. L'être est un peu comme un courant, comme un fleuve : il ne passe jamais la même eau et pourtant c'est toujours le même fleuve. De la même façon, il y a un "courant d'être", ou "courant de conscience", qui passe d'existence en existence. Il ne faut pas toutefois saisir le terme"conscience" au sens où on l'entend habituellement, car il s'agit ici d'un niveau extrêmement profond, primordial, ou primaire si l'on veut. Ce courant de conscience suscite la formation des agrégats, les éléments psycho-physiques qui composent notre individu et qui se dissolvent au moment de la mort pour retourner à l'état primordial. Au travers de toutes ces expériences passe un courant de conscience primordiale, et c'est cela qui transmigre.
Quoiqu'il en soit, il convient de ne pas le considérer comme quelque chose de permanent ; c'est pour cela que l'on parle de "courant de l'être".

Pourrait-on dire qu'un enterrement classique ne pose pas de problème, puisqu 'on ne perturbe pas le corps, tandis qu'une incinération peut être très nuisible, dans la mesure où la conscience individuelle reste liée au corps un certain temps ?

Il faut savoir que le contact entre l'esprit et le corps est maintenu jusqu'à la fin du processus de résorption des principes vitaux. A la fin de ce processus, on tombe dans un état d'inconscience dont on émerge en s'éveillant dans la dimension de la Claire lumière fondamentale. Cependant cette Claire lumière n'est perceptible comme telle que par celui qui s'est sérieusement entraîné durant sa vie à la reconnaître. Ainsi, pour l'immense majorité des gens, que l'on enterre ou incinère le corps n'a pas vraiment d'importance, pourvu qu'on leur permette de mourir dans le calme et qu'on ne s'empresse pas de manipuler le corps dès le décès.

Par contre, la situation est différente lorsqu'on a affaire à quelqu'un qui a pratiqué la méditation de manière profonde et intensive durant son existence.
Pour un grand méditant, il se produit au moment de la mort une sorte de"stase". Avant de mourir, il s'asseoit en posture de méditation. Les signes vitaux s'arrêtent complètement, cependant le yogi demeure en posture assise et le corps ne s'affaisse pas. Il peut rester ainsi plusieurs jours, sans qu'apparaisse aucun signe de début de décomposition. Le corps se refroidit, mais au niveau du milieu de la poitrine persiste une zone tiède. Et pendant toute cette période, le méditant demeure dans la contemplation de la Claire lumière fondamentale. Certains signes comme l'élasticité de la peau, le pincement des narines permettent d'autre part de déterminer de façon sûre que l'on a réellement affaire à un yogi en contemplation, et non pas simplementà un cadavre vidé de son courant de conscience.

Des personnes reviennent de comas dépassés et racontent qu'elles ont vu une lumière blanche formidable qui les envahissait, et que cette expérience, dans certains cas, leur apporte un approfondissement spirituel. Pensez-vous que ce soit possible ?

Si d'un point de vue clinique ces personnes étaient considérées comme mortes, du point de vue tibétain elles n'avaient pas réellement franchi le seuil de la mort, celui-ci se situant au-delà de ce qu'on définit habituellement comme la mort. Ces personnes ont vraisemblablement expérimenté le début du processus qui précède immédiatement la mort réelle, processus qui ne s'est pas poursuivi : juste avant la mort proprement dite, les deux principes vitaux blanc et rouge viennent se résorber au niveau du cœur. Ce processus s'accompagne d'états et de sensations provoquant des visions : à la résorption du principe vital blanc correspond l'apparition d'une lumière blanche, et à la résorption du principe rouge l'apparition d'une lumière cuivrée. Ainsi, cette lumière qu'ont perçue certaines personnes ayant fait des comas dépassés n'estpas la Claire lumière fondamentale du dharmata, la perception de la nature des phénomènes tels qu'ils sont.

Que pensez-vous de la mise à la morgue immédiate d'une personne qui vient de décéder, comme dans le cas notamment d'une personne qui meurt à l'hôpital ?

D'une certaine manière, mourir à l'hôpital n'est jamais très positif, du fait de l'acharnement thérapeuthique qui, s'il peut éventuellement être acceptable pour des individus ordinaires, est plutôt nuisible à un yogi ayant développé une pratique intensive. Rinpoché connaissait un lama, grand méditant qui avait obtenu les signes certains des accomplissements de sa pratique. Ce lama étant très malade, on le mit à l'hôpital. Là, voyant sa dernière heure arriver, il s'assit en posture et entra en méditation. Ses fonctions vitales commencèrent à se ralentir, il allait mourir, de la bonne façon. Mais alors un médecin a cru bon de planter des aiguilles, de le mettre sous perfusion et de le ramener à la vie ; il l'avait donc "sauvé". Seulement, pendant sept jours, le lama, qui était veillé par un moine, tint des propos complètement incohérents, parlant des apparences du bardo, etc. Et une semaine plus tard il est revenu à la raison et a dit : « Voilà, j'étais pratiquement dans le bardo et on m'a rappelé, comme ça ; il n'en est absolument plus question ! Je vais mourir demain, mais je ne me mettrai pas en posture de méditation. » Ainsi, il a dû renoncer à ce que font la plupart des grands méditants,à savoir demeurer assis en posture pendant quelques jours dans la contemplation de la Claire lumière du dharmata.

De la même façon, se retrouver immédiatement à la morgue n'est pas souhaitable et plutôt néfaste pour un méditant. Rinpoché a connu un lama qui est mort à Delhi, à l'hôpital. Bien entendu il faisait très chaud et quand Rinpoché arriva à l'hôpital pour aider ce lama en faisant la pratique de powa, le corps avait déjà été placé à la morgue, en chambre froide. Rinpoché fit les tests préliminaires indispensables pour pouvoir effectuer powa (il faut en effet s'assurer de l'état réel de la personne en question). Toutefois, dans son appréciation, il dut tenir compte des circonstances particulières (la peau, par exemple, qui aurait dû pour un méditant rester souple lorsqu'on la pince, avait perdu son élasticité à cause de la basse température du corps).

Il est dit que dans le rêve se manifestent les tendances profondes. Je voudrais savoir si Rinpoché conseillerait, comme le font les psychologues occidentaux, d'être vigilant et attentif vis-à-vis des rêves, afin de devenir conscient de ces tendances inconscientes ?

Les tendances inconscientes constituent l'un des voiles qui recouvrent notre esprit. Il y a le voile des émotions conflictuelles et, à la fois plus profond et subtil, il y a le voile des tendances fondamentales. Pour parvenirà l'Eveil, il faut se libérer de ces tendances inconscientes ; or ce n'est pas en les voyant qu'on s'en libère, mais en les purifiant, ce qui n'est pas la même chose. Pour ce faire, on va en premier lieu purifier au maximum le voile des émotions conflictuelles, et ensuite s'attaquer directement aux voiles plus profonds qui obscurcissent l'esprit. Ainsi, la connaissance détaillée des tendances inconscientes n'est pas en soi un but à poursuivre. Cette prise de conscience s'effectue d'ailleurs lorsque se dissipe le voile des émotions conflictuelles : l'esprit devient beaucoup plus clair et està même de percevoir ces tendances et de les purifier. Quoiqu'il en soit, on ne peut pas "court-circuiter" une partie du processus.

La date et les circonstances de notre mort sont-elles "programmées" dès la naissance, et si oui, par quoi ?

En principe, les circonstances de la mort sont tout à fait contingentes et dépendent de quantité de conditions et d'événements liés à l'existence présente. En fonction de son karma, chacun dispose d'une expérience de vie plus ou moins longue.

Mis à part de très rares exemples de karma extrêmement lourd et puissant qui impose une durée de vie relativement précise, il n'y a pas au départ de"programmation" inéluctable. La plupart du temps, lorsque le karma d'une personne prédispose celle-ci à rencontrer des obstacles suceptibles de raccourcir la durée de sa vie, il y a possibilité de les écarter lorsqu'ils apparaissent, dans la mesure où l'on agit de manière appropriée. Bien évidemment, lorsqu'on expérimente le mûrissement d'un karma très lourd, on ne peut plus dans ce cas parler réellement d'obstacle ; c’est le potentiel vital qui s'arrête, et il n'y a rien à faire.


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