Le devoir de non-violence envers les animaux
La notion de non-violence (
ahimsa) apparaît pour la première fois dans les Upanisad, considérable corpus de textes sanskrits, dont les premiers remontent aux environs du VIe siècle avant J.-C. Leur apport concernant la manière dont l'homme doit se comporter avec les animaux est central dans plusieurs religions de l'Inde.
Le bouddhisme
Le bouddhisme, qui est né en Inde dans la deuxième moitié du VIe siècle avant J.-C., donnera à cette notion un rôle central, puisque l'injonction de ne détruire aucune vie fait partie des huit préceptes que doivent observer les bouddhistes. Ses implications morales concernant les rapports des hommes aux animaux vont se manifester, au sein de la pratique religieuse, par la condamnation des sacrifices (aucune faute ne saurait trouver réparation dans un rituel, et moins encore dans un rituel sanglant) et, de manière plus large, par la promotion conjointe du végétarisme. Selon l'enseignement du Bouddha, les sacrifices au cours desquels des animaux, voire des êtres humains, sont tués doivent cesser (notons que le sacrifice animal était un trait dominant de la religion védique, même si elle était déclinante du temps du Bouddha) ; la consommation de viande et de poisson constitue une forme importante de violence dont l'homme doit se détourner. Au-delà de l'enseignement religieux, signalons la tentative d'inscrire dans la vie quotidienne cet interdit de la mise à mort des animaux : brahmaniste converti au bouddhisme, Asóka, auteur de tant de massacres qu'on le nomma Asóka le Cruel avant la crise morale qui le conduisit au repentir, régna sur la quasi-totalité de l'Inde de 251 à 226 environ avant J.-C. Il fit graver sur des rochers et des piliers les inscriptions qui constituèrent sa législation. Plusieurs d'entre elles ont trait au devoir de non-violence envers les animaux.
Il y a controverse quant à l'interdiction par le Bouddha de la consommation de viande ; les textes se contredisent et les études manquent. En effet, parce que le bouddhisme admet que le fait même de vivre implique une certaine quantité de violence involontaire, une distinction est opérée entre l'esprit de la non-violence (son sentiment intérieur) et ses manifestations : l'intention est, d'une certaine manière, plus importante que l'action. Aussi, ce qui est véritablement condamnable dans la consommation carnée est d'avoir tué un animal pour le manger, ou de manger un animal qui a été tué pour soi, car, dans les deux cas, le mangeur est la cause directe de la mise à mort (de l'action et de l'intention dans le premier cas, de l'intention dans le second). Comme le note Karam T. S. Sarao, « il est difficile d'imaginer que celui qui condamne le sacrifice animal dans les termes les plus durs, ainsi que l'abattage, la chasse et le piégeage, savoure la chair de ces mêmes animaux » (Origin and Nature of Ancient Indian Buddhism, 2001). L'auteur renforce le caractère spécieux de l'argument, en rappelant qu'en dehors des bouchers, des chasseurs et des pêcheurs, la plupart des mangeurs de viande sont indirectement responsables de la mort des animaux, car ces derniers ne seraient pas tués s'ils n'étaient pas mangés.
Par ailleurs, la transmigration des âmes, et les existences successives auxquelles elle conduit (samsara), réduit la distance entre les animaux et les humains. Même si ces derniers occupent ontologiquement la position la plus haute, la société ne se limite pas à eux, et si un homme peut renaître en animal, un animal peut renaître en homme ; tous deux ont un karman (ensemble des actes accomplis durant la vie). Le fait d'être pris dans le cycle des naissances est un esclavage dont l'homme cherche à se libérer, et l'observation de la non-violence à l'égard des animaux fait incontestablement partie des actions contribuant à cette libération.
Florence Burgat : "l’Animalité" Encyclopédie Universalis